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Récit d'une traversée — Albertville → Mandelieu, juin 2026


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Le rêve à une date

Récit d'une traversée — Albertville → Mandelieu, juin 2026

Le rêve à une date

Récit d'une traversée — Albertville → Mandelieu, juin 2026

Il y a 2 ans, j'étais en fauteuil roulant dans un centre de rééducation. Je ne le savais pas encore, mais cette image allait devenir la mesure de tout ce qui suivrait. Aujourd'hui, je peux écrire ces lignes parce que j'ai fini une course que beaucoup jugeraient déraisonnable. 836 kilomètres. 89 heures. Et un mot, simple, que je porte encore comme une médaille invisible : finisher.

Mais avant d'être finisher, j'ai d'abord dû accepter de ne pas être où je pensais être.

 

 

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Le départ qui n'aurait pas dû exister

La course initiale devait partir d'Orléans. Des mois de préparation, des kilomètres de reconnaissance, une stratégie de nutrition millimétrée, des colis envoyés à l'avance dans des hôtels soigneusement choisis. Et puis la canicule a eu le dernier mot. Course annulée, décision préfectorale, sans appel.

En 48 heures, tout a dû être repensé. Un nouveau départ, depuis Albertville cette fois. De nouveaux hôtels. Des colis redirigés dans l'urgence vers des adresses que je ne connaissais pas encore. Le mardi soir, j'ai regardé les autres s'élancer sans moi, et j'ai écrit un message d'encouragement pour ceux qui partaient avant moi, sur le même parcours que j'emprunterais le lendemain. Une mention spéciale pour William, resté sur le tracé initial, traversant la fournaise avec un courage que je trouvais admirable.

Le lendemain, mercredi 24 juin, à 20h44, c'était mon tour.

Dans ma tête, le plan était d'une simplicité presque trompeuse. Trois étapes, trois balades à se raconter pour ne pas se laisser submerger par l'ampleur du tout. D'abord, Albertville jusqu'à Bollène — 315 kilomètres, une pause méritée à l'arrivée. Ensuite, Bollène jusqu'à Mandelieu — encore 315 kilomètres. Et enfin, le samedi, la dernière boucle, 200 kilomètres en forme de boucle pour clore le tout. Trois morceaux à digérer un par un, trois histoires que je me raconterais à moi-même pour avancer sans jamais regarder la totalité de la montagne.

Le départ, à lui seul, a été une épreuve de patience et de nerfs. L'organisation avait envoyé les horaires quelques jours plus tôt, mais ils avaient été calculés pour Orléans — moi, je devais m'élancer à 20h14min30s. Avec le changement de lieu vers Albertville, beaucoup de concurrents n'avaient pas pu se libérer à temps, et pour éviter de trop grands vides dans les départs qui s'enchaînaient toutes les trente secondes, l'organisation avait dû recalculer tous les horaires. Le mail rectificatif, je ne l'ai jamais reçu.

L'orage, pendant ce temps, se formait sérieusement au-dessus de la zone de départ, menaçant de plus en plus. L'organisation a décalé une première fois de trente minutes — et moi, je n'avais toujours aucune idée de mon horaire exact. C'est un autre participant qui a fini par me montrer le sien sur son propre document. J'ai essayé de me détendre en m'allongeant sur le sol. Ça n'a pas fonctionné.

Je me suis présenté au sas de départ, où l'on m'a remis ma balise GPS — mon lien avec le monde extérieur, celui qui permettrait au poste de gestion de la course de me suivre et de m'aider en cas de besoin tout au long de ces prochains jours. Je ne devais pas la perdre. C'était ma bouée de sauvetage, mon partenaire silencieux pour les kilomètres à venir.

Il était 20h44 quand je me suis élancé, le stress au maximum — l'attente, l'incertitude sur l'horaire, l'orage qui grondait juste au-dessus de moi, tout s'était parfaitement organisé pour le faire monter. Et pile au moment où je démarrais, un éclair a déchiré le ciel, suivi de près par son tonnerre. Je savais, dès cette première seconde, qu'il n'était pas loin derrière moi.

 

 

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Première nuit — sous l'orage, vers Bollène

Je suis parti sous les éclairs. Le tonnerre grondait déjà au deuxième rond-point quand la pluie s'est mise à tomber, drue, sans prévenir. Je me suis arrêté pour enfiler ma tenue de pluie, et j'ai repris la route dans cette obscurité mouillée où tout semblait soudain plus grand que moi.

La nuit tombait pour de bon, et déjà je croisais des concurrents accroupis sur le bas-côté, réparant des crevaisons à la lueur de leur frontale. Après le village de Lépin, une déviation que je n'avais pas vue venir m'a fait perdre la trace. J'ai appelé le PGO — ce service de course que j'apprendrais, au fil des jours, à considérer comme mes anges gardiens invisibles. Ils m'ont remis sur la bonne route.

La pluie a fini par se calmer. Après Pontcharra est arrivée la première vraie bosse, et avec elle, la chaleur sous ma tenue trempée. J'ai décidé de la retirer, tant pis pour l'humidité — mieux valait avoir froid que suffoquer. Un garage abandonné à Villard-Noir m'a offert un abri de quelques minutes. La forêt que j'ai traversée ensuite portait encore les cicatrices de l'orage qui m'avait précédé : branches cassées, feuilles éparpillées sur la chaussée. J'avais peur de crever, peur d'abîmer mon vélo dans cette obscurité semée de pièges.

C'est dans cette même forêt que j'ai rencontré Thierry. Il s'était mal débrouillé avec sa chaîne au départ et ne savait pas défaire un maillon rapide sans son outil. Je me suis arrêté pour l'aider. Il m'a promis une bière à l'arrivée. Je ne l'ai jamais revu — ni pendant la course, ni à Mandelieu. Mais je pense encore à lui, quelque part sur les routes qu'il a dû finir par trouver.

J'avais repéré trois abris pour dormir — aux kilomètres 107, 123 et 138. Je n'avais pas mis à jour ma trace sur mon Garmin avant le départ, ce qui fait que je ne parvenais pas à les localiser. Un moment de stress m'a saisi : où allais-je bien pouvoir poser ma tête ? Après des échanges et des recherches, j'ai fini par trouver refuge dans la cour d'une église dont j'ai oublié le nom. Quarante minutes de sommeil, et le ciel a commencé à s'éclaircir, à se teinter d'orange. Enfin, j'ai pu voir le paysage que je traversais depuis des heures à l'aveugle.

Dans la descente vers l'usine EDF du Drac, j'ai trouvé un sac bivi — celui qui sert à se maintenir au chaud la nuit — perdu par un concurrent qui m'avait précédé. Je l'ai ramassé, j'ai prévenu le PGO, et j'ai décidé de le rapporter à Bollène.

La 17e côte de cette première partie — 19 kilomètres à 4,4 % de moyenne — m'a fait penser, presque en riant intérieurement : ce n'est qu'une répétition générale du Ventoux de demain. Au col de Mené, mon Garmin s'est bloqué net, perdant ma trace. Je ne me suis pas affolé — j'avais le tracé sur mon téléphone en secours. J'ai réactivé le GPS, et tout est revenu. Et puis j'ai entendu les cigales. C'était officiel : j'entrais dans le Sud.

À la sortie de Barnave, la montée vers le col de Penne — 9 kilomètres à 6 % — m'a fait sentir, pour la première fois, le poids du doute. Allais-je vraiment réussir à tenir le rythme que j'avais imaginé ? Je savais que je pouvais compter sur Loïc et sur Sandrine, à distance, comme des filets toujours tendus sous mes pas. La descente, en revanche, a été un vrai bonheur : revêtement lisse, virages que je négociais mains sur les cocottes, lignes droites où je filais sur mes prolongateurs.

Le col du Tavard, au kilomètre 224, m'a accueilli avec 42 degrés affichés au compteur et pas le moindre coin d'ombre. Sans mon sac à dos et ses 2 litres d'eau supplémentaires, je ne sais pas comment j'aurais tenu. À la sortie de Saint-Nazaire-le-Désert, j'ai trouvé un bar-restaurant sur le point de fermer où je me suis offert un coca, un Orangina et une glace XXL. Mes gourdes refaites, ma casquette mouillée, j'étais prêt pour le col de Muse, puis pour une dernière difficulté près de Crupies. Le vent de face, brûlant, asséchait tout sur les longues lignes droites qui menaient vers Bollène.

À Chamaret, j'ai trouvé un lavoir dont l'eau n'était pas potable, mais fraîche. Je me suis assis sur son bord pendant 5 minutes, m'aspergeant sans relâche, et cette pause improvisée m'a sauvé. Un peu plus loin, j'ai rattrapé un concurrent épuisé par la chaleur ; je suis passé devant pour le tirer un moment.

Il était 19h22 quand je suis arrivé à Bollène. La stupéfaction a été immédiate : j'étais tellement loin des horaires que j'avais imaginés. Mais ma journée n'était pas finie pour autant — protocole de l'étude sommeil organisée pendant la course, restitution du bivi trouvé, récupération de mon drop bag, et direction l'hôtel, le sac sur le dos.

À l'hôtel, j'ai découvert mon erreur d'organisation : trop de gels, des petits-déjeuners prévus pour le lendemain, mais rien pour ce soir. J'ai paniqué, appelé Sandrine, tenté Uber Eats en vain. Je me suis énervé, puis calmé. J'ai changé mon plan : j'ai mangé un des petits-déjeuners du lendemain, et je mangerais ce que je trouverais à la base de vie le matin suivant. Douche, patchs sur la cheville gauche et l'arrière du genou, selle baissée encore d'un millimètre. J'ai fait le bilan avec moi-même avant de m'endormir : presque pas de douleur. 16h50 de roulage pour 22h30 de temps total. 5h40 envolées en pauses et imprévus — un signal que je gardais en tête sans encore savoir quoi en faire

 

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Deuxième jour — le Ventoux, et la fuite vers Manosque

Réveil à deux heures. J'ai mangé un sachet de petit-déjeuner lyophilisé, je me suis préparé, puis je suis retourné à la base de vie pour un vrai festin : soupe, pâtes, Tuc tartinés de Nutella et de confiture.

À 3h30, je suis reparti vers Malaucène. En chargeant la trace du jour, j'avais compté 23 côtes — une de moins que la veille — et je m'étais dit que la journée serait peut-être plus clémente. Le Ventoux, c'était le gros morceau, et je comptais le passer en moins de 3 heures, au frais. J'aurais dû partir encore plus tôt.

À Malaucène, j'ai fait une pause boulangerie, croisé d'autres concurrents, acheté un sandwich pour plus tard. Il était environ 7 heures quand j'ai attaqué : 21 kilomètres et 1577 mètres de dénivelé affichés au compteur.

La pente n'avait aucune logique. 2 %, puis 11, puis 5, puis 10 à nouveau. La chaleur s'est invitée très vite. Des cyclistes sans bagages me doublaient sans effort ; je doublais à mon tour des concurrents de la course partis avant moi. Après une heure d'ascension, je n'avais grimpé que 500 mètres — il m'en faudrait encore le triple. À partir du 10e kilomètre, j'ai compris que je ne m'en sortirais qu'en m'arrêtant tous les 2 kilomètres pour reprendre mon souffle.

Sandrine et les enfants m'envoyaient des messages d'encouragement. Loïc m'a écrit : « lève la tête et profite. » Mais lever la tête, dans cette souffrance-là, n'était pas si simple. J'ai quand même pris quelques photos, pour garder une trace de ce que je devinais beau sans réussir à le savourer pleinement.

Après 3 heures d'effort, j'ai atteint le sommet, étonné par la foule qui s'y trouvait. Des cyclistes, voyant mes sacoches et ma plaque de dossard, me félicitaient, m'encourageaient. J'ai retrouvé Pascal, et nous avons attaqué la descente ensemble, à fond, sur le fil d'une roue qui ne semblait jamais assez large. Là, enfin, j'ai pu apprécier.

À Sault, pause fraîcheur à la fontaine, puis je suis reparti seul. Vers midi, la faim m'a rattrapé, et avec elle des brûlures dans le pli de l'aine, conséquence de la chaleur et des heures accumulées sur la selle. Je me suis arrêté à l'ombre pour manger, me laver, remettre de la crème. À Saint-Christol, nouvelle pause boulangerie et toilettes — soulagement de constater que mon transit tenait encore le coup malgré tout.

La descente vers Simiane-la-Rotonde, sur un revêtement qui ne permettait aucune vitesse en sécurité, m'a forcé à une vérité que je sentais venir depuis un moment : aller jusqu'à Mandelieu ce soir était devenu impossible. Il fallait viser une vraie pause à Manosque. Je ne savais pas encore comment, ni où exactement, mais je le sentais.

À Oppedette, une côte difficile a réveillé le tendon de ma cheville droite, suffisamment pour me convaincre de chercher une pharmacie. À la fontaine du village, j'ai retrouvé des rafteurs ; certains dormaient à même le sol. Raphaël, un concurrent de la 2500 km, nous avait partagé avant le départ son application pour localiser les points d'eau, bien plus pratique que mon Garmin pour ça. Le site qu'il avait fait m'a vraiment aidé tout au long de mon aventure — clairement plus pratique que d'essayer d'avoir ces informations sur mon Garmin. Merci à lui. Un participant m'a offert un sandwich, que j'ai mangé sur-le-champ avec gratitude. À Vachères, il était presque quinze heures, et l'idée de voir la mer ce soir s'était définitivement évanouie.

Au kilomètre 159, j'ai enfin trouvé ma pharmacie. La pharmacienne, généreuse et curieuse — elle avait vu défiler beaucoup de concurrents ces derniers jours —, m'a installé dans une pièce isolée pour poser mes patchs et mes pansements. Assis par terre, au frais, j'ai pris ma décision : je dormirais à Manosque, je repartirais à 2 heures du matin. J'ai appelé Loïc pour le lui annoncer.

Sandrine m'a réservé une chambre au rez-de-chaussée. Une charcuterie voisine m'a fourni des cannellonis pour le soir et le lendemain. À l'hôtel, j'ai improvisé un atelier mécanique : changement des plaquettes avant, puis découverte, en retournant le vélo, que les plaquettes arrière étaient encore plus usées. Je n'avais qu'un seul jeu de rechange. Tant pis : j'ai remonté les anciennes plaquettes de l'avant à l'arrière, en me disant que ce serait suffisant. J'ai aussi remis de la cire sur ma chaîne, pendant que j'y étais. Réveil prévu à une heure, départ à deux heures. Fin de la deuxième journée.

Troisième jour — les freins qui mentent, et la crise du kilomètre 210

Le réveil n'a posé aucune difficulté. J'ai mangé mes cannellonis froids, avalé un gel pour changer un peu le goût, vérifié gourdes et sacoches. À 2 heures du matin, la gardienne m'a ouvert le portail.

Dès les premiers mètres, j'ai compris que mes freins ne tournaient pas correctement. Ma réparation de la veille n'avait pas suffi. J'ai tenté, pendant une demi-heure, de prendre de la vitesse en espérant que les plaquettes finiraient par s'user un peu. En vain. Dans la longue côte de 6 kilomètres en sortie de Manosque, j'ai compris que je devais réparer là, sur le bord de la route, à la seule lumière de ma frontale. J'ai retourné le vélo, démonté la roue avant, écarté les pistons avec mon démonte-pneu en plastique dur, et réglé la position de l'étrier. La roue tournait mieux. Pour l'arrière, j'ai pensé, à tort, que les anciennes plaquettes feraient l'affaire. Ce serait l'erreur sournoise de ma journée — celle qui me grignoterait des watts sans jamais se faire remarquer, ruinant ma progression sans que je le sache.

La nuit se traversait par les odeurs autant que par la vue. Je sentais la lavande, partout, sans pouvoir la regarder. Ma frontale, équipée de piles de rechange légèrement trop courtes, s'éteignait à chaque bosse mal amortie — un détail agaçant auquel je m'étais résigné, faute de mieux. Deux rafteurs m'ont rattrapé dans la nuit ; nous avons échangé quelques mots, chacun reprenant ensuite son propre rythme.

À Riez, un concurrent à l'accent du Haut-Doubs — de Maîche — m'a rattrapé à son tour. Nous avons roulé ensemble le long du lac de Sainte-Croix-du-Verdon au lever du soleil. Les couleurs étaient belles, la température agréable, mais je sentais déjà que je n'avais plus la force de suivre son rythme. J'ai pris un gel, je me suis calé dans sa roue un moment, puis je l'ai laissé partir devant.

La faim m'a rattrapé, sans aucune boulangerie à l'horizon — trop tôt, ou des villages qui n'en avaient simplement pas. Au kilomètre 210 depuis Bollène, j'ai posé mon vélo et je me suis allongé pour dormir 10 minutes. Au bout de 20, je n'arrivais toujours pas à repartir vraiment.

Vers 7 heures, j'ai craqué une seconde fois. J'ai pleuré, sur le bord de la route. Pas question d'abandonner — je voulais juste dire, à voix haute ou en silence, à quel point c'était dur, à quel point je ne trouvais plus l'énergie. Mon corps me faisait mal. Il ne me restait pourtant que 100 kilomètres. L'alerte une fois lancée, les messages du groupe WhatsApp ont afflué, m'ont porté. La crise est passée, et je suis remonté sur le vélo.

À Ampus, au kilomètre 237, j'ai enfin trouvé une boulangerie. Je me suis acheté quelque chose à manger tout de suite, et une part de pizza pour plus tard, par précaution. Les gels donnaient de l'énergie, mais ils ne remplissaient jamais vraiment le ventre. Assis en terrasse, j'ai dévoré un gâteau, bu un grand café, profité des toilettes. L'énergie est revenue. La crise était passée, mais la route restait longue.

Tous les concurrents que je croisais ne parlaient que de la dernière côte avant l'arrivée — celle du Tailleron. J'ai traversé une superbe forêt de chênes, un vrai décor de conte de chevaliers, et le moral est remonté avec le paysage. La côte de Montferrat, 3 kilomètres à 7 %, a fait mal sous un soleil de plus en plus haut. À Bargemon, la fontaine s'est révélée non potable. Tant pis pour le chrono : je me suis offert une glace à l'ombre, et de l'eau achetée en magasin.

En descendant de Bargemon, la trace m'a proposé un raccourci par des chemins caillouteux et pentus. J'ai préféré la sécurité de la route, tant pis si je prenais un avertissement de l'organisation. Après Claviers, un panneau de la DDE a signalé une voie fermée, juste au moment où mon téléphone perdait tout réseau. J'ai hésité — continuer au risque de devoir tout remonter, ou contourner sans aucune carte pour m'orienter. Le réseau est revenu, et avec lui un appel du PGO, qui avait remarqué mon arrêt prolongé au niveau du panneau : je n'étais pas concerné par la fermeture, je pouvais passer. Quel soulagement.

À Fayence, nouvelle pause fraîcheur — salade de fruits, encore un coca, peut-être le énième depuis Albertville, mais le moral remontait avec chaque gorgée. Dans la montée de Callian, des ouvriers du bâtiment, tuyau d'eau à la main, ont accepté de m'arroser généreusement et de remplir mes gourdes. Un pur moment de grâce.

C'est en descendant vers le pied du Tailleron, en m'arrêtant pour vérifier ma roue arrière, que j'ai enfin compris : le frein frottait en permanence sur le disque depuis le matin, me volant des watts sans jamais se trahir. Appel à Loïc, qui a organisé une révision à la base de vie de Mandelieu.

La première partie du Tailleron — 5 kilomètres — s'est grimpée pas à pas, un arrêt tous les kilomètres pour boire et reprendre mon souffle. Au sommet, une fontaine, et Loïc en personne, venu à ma rencontre avant de reprendre la route vers Bordeaux, a rempli mes gourdes d'eau fraîche. La dernière montée, raide et brûlante, m'a fait souffrir dans les cuisses jusqu'à la libération : j'ai vu la mer, la baie de Cannes en contrebas. J'ai pris quelques photos, et je suis resté lucide malgré tout — il me restait encore 200 kilomètres.

À la base de vie de Mandelieu, Caro et l'équipe de Loïc m'attendaient. J'ai mangé, bu, refait le protocole sommeil, remangé encore. Mon vélo avait été réparé — les pistons de l'étrier mal positionnés étaient en cause. On m'a annoncé que la barrière horaire passait de 20 heures à midi : un coup, vite digéré. Il fallait juste partir en tout début de nuit. Caro m'a expliqué qu'elle gérait la suite pour moi, m'a installé à l'hôtel, m'a donné des vêtements propres. J'ai fait le point avec moi-même : mon vélo allait bien, j'avais largement assez — trop, même — de nourriture pour les deux cents derniers kilomètres. J'ai appelé Loïc pour valider mon plan : repartir vers 21 heures, dormir une heure sur la route, gérer les 75 kilomètres de profil montant suivis d'un profil descendant — avec le Tailleron à refranchir tout à la fin. Réveil programmé à 20 heures.

 

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Fin du troisième jour, début du quatrième — la boucle des 200 kilomètres, et la dernière nuit

Le réveil m'a trouvé en forme — j'avais dormi un cycle complet, plus quelques phases courtes. Presque aucune douleur. J'ai mangé ma dernière part de pizza achetée la veille, je me suis habillé, j'ai prévenu Caro de mon arrivée. À 20h30, je l'ai retrouvée. Elle m'a proposé de réserver une chambre au kilomètre 71, juste avant la boucle du col de Bleine. J'ai refusé, en la rassurant : je trouverais ma propre solution pour dormir, vers deux ou 3 heures du matin.

J'ai allégé mon vélo au maximum, vidé volontairement la réserve d'eau de mon sac à dos — mon idée était de la remplir à Saint-Vallier-de-Thiey, en comptant sur la baisse de température et les points d'eau à venir. À 20h40, j'ai attaqué le Tailleron côté Mandelieu. Il faisait encore chaud malgré la nuit qui tombait ; j'ai pu remonter les manches de mon maillot pour la première fois depuis longtemps. Je connaissais déjà ce parcours — la fontaine salvatrice au sommet m'attendait.

À cette fontaine, j'ai retrouvé le Maîchois de la veille. Il abandonnait, trop de douleurs, à bout. En descendant, j'ai croisé en sens inverse les concurrents du 500 kilomètres, qui montaient vers leur propre arrivée. J'ai reconnu sur leur visage la souffrance que j'avais moi-même vécue quelques heures plus tôt, et je savais que demain matin, ce serait moi de nouveau, sans avoir la chance de recevoir les encouragements que je leur offrais en les croisant.

À droite, vers le Maupas. À partir de là, j'étais seul, vraiment seul, avec mon vélo. Lui, au moins, allait bien désormais. J'ai envoyé un message au groupe pour remercier l'équipe de la réparation. Le plat retrouvé m'a fait du bien — mon vélo filait de nouveau à la vitesse que j'aimais.

La première grosse difficulté — 5,2 kilomètres à 5,7 % — a débuté tranquillement, avant que la trace ne bascule à gauche, vers le « Chemin des Chênes ». Une horreur. 18 % au compteur, par endroits. Je suis descendu du vélo, j'ai marché en partie, me relançant à chaque palier devant les portails des jardins résidentiels que je traversais. Au kilomètre 35, un restaurant encore ouvert, où les serveurs discutaient entre eux, m'a fourni de l'eau pour mes gourdes. Je faisais le plein total, prêt pour la suite.

La nuit, totale désormais, était calme. La lune jaune-orange, les étoiles, une douceur dans l'air. Je grimpais par paliers, deux côtes encore — 4 kilomètres à 5 %, puis 6 kilomètres à 6 %. Le temps filait, mais je grimpais, je me sentais bien, je n'avais mal nulle part.

À Saint-Vallier-de-Thiey, la fête du village et sa musique trop forte m'ont sorti de ma concentration. Le Lac du Connemara, Les Démons de Minuit — le son montait jusque dans les lacets au-dessus du village, là où j'avais espéré trouver un peu de calme. Aucun point d'eau en vue. J'ai fait une pause pour étudier la trace : je n'étais qu'au kilomètre 57, le spot que j'avais en tête se trouvait au 71. Trop long. Après le col du Ferrier, j'ai trouvé un abri bus, à peu près propre, avec un banc en béton. Cela ferait l'affaire. Bivouac contre la paroi, sac à viande en soie, compteur réglé sur 40 minutes. J'ai dormi.

Au réveil, j'avais faim, et mon transit me rappelait à l'ordre. Je me suis débrouillé sur place. Le manque d'eau m'inquiétait toujours. Sur la route vers le col de Castellaras, j'ai repéré une source qui s'écoulait le long d'une falaise, près d'une maison, avec des tuyaux qui ressemblaient à du captage. J'ai rempli ma poche dorsale, prêt pour le col de Bleine. Et là, au pied de ce col, un nouveau panneau de la DDE m'a annoncé une fermeture dont je n'avais aucune information. J'ai appelé le PGO pour savoir si je devais monter quand même ou suivre une déviation. La délivrance est venue immédiatement : la route était bien fermée, une déviation existait. Moins de dénivelé, moins de kilomètres — du temps regagné sur un plan qui en avait cruellement besoin.

Il faut dire qu'un peu avant cela, en me réveillant pour repartir sur cette boucle, j'avais reçu un SMS de l'organisation m'annonçant que la barrière horaire passait de midi à 20 heures, ce dimanche. Un soulagement immense, qui m'avait rassuré sur la réussite de cette aventure avant même que je ne le sache vraiment.

La déviation, sur un bon revêtement et en légère pente descendante, m'a redonné des ailes. Je me suis mis sur mes prolongateurs, j'ai appuyé, sans excès — il restait plus de 100 kilomètres à parcourir. J'ai traversé Valderoure, rassuré d'être sur la bonne route. Le soleil commençait à se lever doucement dans mon dos, sans encore chauffer, et j'ai profité de ces kilomètres faciles. Je savais qu'à partir de là, le profil deviendrait descendant jusqu'à Mandelieu.

J'ai traversé une grande zone de prairie, entre deux barrières de montagnes, façonnée pour le pâturage. C'est là, le long de cette étendue, qu'un gros patou a surgi, courant le long de son enclos en aboyant très fort. Même sûr qu'il ne pouvait pas sortir, j'ai appuyé comme un fou sur mes pédales — cette bête courait vite, et son allure de nounours disparaissait totalement dans ses aboiements.

J'ai rejoint la trace à Malaumare. Le profil descendant me réjouissait, mais il restait encore une bonne dizaine de côtes affichées au Garmin, et surtout le Tailleron. J'espérais le passer vers 11 heures, mais la mission semblait compliquée. Sur la carte de course, le concurrent devant moi était à plus de 10 kilomètres. Il était 5h30 du matin. J'avais roulé presque toute la nuit, avec une seule pause de 40 minutes. Le coup de barre approchait.

La trace m'a fait tourner à droite vers La Martre. J'étais fatigué, sans plus de force. J'ai décidé de dormir 25 minutes, en me promettant de manger au réveil la seconde moitié de mon sandwich, accompagnée du Yop que Caro m'avait fourni — la première moitié avait déjà été mangée lors d'une pause précédente, et cela m'avait réussi. J'ai installé mon vélo le long d'une clôture, et je me suis couché de l'autre côté, dans un champ, après un peu de ménage. J'ai dormi rapidement dans mon bivouac. Au réveil, j'avais faim, j'ai mangé, j'ai tout rangé, et je suis reparti.

La route descendait vers Brenon. De nouveaux moutons croisaient ma route, cette fois encadrés par des bergers, leurs patous et beaucerons sages. J'ai traversé le troupeau sans difficulté. À Jabron, une côte de 3 kilomètres à 4 % m'a confronté à un nouveau problème : quelque chose n'allait plus, dans mon corps et avec ma tête. J'avais mal au cou, du mal à le tenir droit, à regarder la route en face. Un message sur WhatsApp m'a valu des réponses avec des exercices de relaxation. Je ne voulais pas m'arrêter encore, perdre du temps — mais je me suis souvenu d'une règle que je m'étais fixée : faire au moins trois choses lors de chaque arrêt. Plus facile à dire qu'à faire, mais je m'y suis tenu. Au sommet, mon Garmin m'a signalé que la pile de mon capteur de puissance était trop faible. Mauvais timing, mais j'avais justement mes choses à faire : changer la pile, m'étirer le cou, retirer une couche, car la chaleur revenait déjà.

Près du village des Brovès, j'avais de plus en plus de mal à tenir mon cou droit. Je regardais ma roue avant, uniquement elle, visant le milieu entre les deux lignes blanches. C'est alors que j'ai eu peur : 3 gros patous, au milieu de la route, gardaient des chèvres. Des voitures tentaient de forcer le passage à travers le troupeau et se faisaient agresser par les chiens, manifestement très énervés. J'ai observé la scène de loin, craignant d'être repéré, trop proche. Un cycliste local, sans bagages, a fait demi-tour. J'ai appelé le PGO pour évaluer mes options.

La chance m'a souri. Une camionnette venait de traverser le troupeau. Je l'ai arrêtée, j'ai demandé au conducteur s'il pouvait m'emmener à travers les chèvres avec son véhicule. Il a accepté, le PGO aussi. 300 mètres en camionnette, mon vélo accroché à l'arrière par une simple sangle. Mon sauveur du jour. Il m'a déposé plus loin, et je suis reparti confiant.

La route, belle, serpentait en descente. J'ai retraversé Bargemon sans m'arrêter, voulant aller plus loin, espérant atteindre Seillans facilement. Mais avec la chaleur, je me suis soudainement vidé de toute énergie. J'ai posé mon vélo juste avant une côte de 3,66 kilomètres à presque 6 %. J'ai mangé des bananes, un gel, attendu 10 minutes que l'énergie revienne. En me relançant, je ne pouvais m'empêcher de penser au Tailleron, qui m'avait tant fait souffrir la veille.

À la sortie de Seillans, une supérette ouverte m'a permis de refaire le plein — eau froide, coca, deux bananes pour la suite. J'ai rejoint Fayence, et la route connue. J'avais très chaud, et je rêvais de retrouver les ouvriers de Callian pour un arrosage comme la veille. Malheureusement, ce dimanche, personne. J'ai posé le vélo et cherché le tuyau dont ils s'étaient servis. Je l'ai trouvé, encore sous pression. J'ai laissé couler l'eau jusqu'à ce qu'elle devienne froide, et je me suis arrosé de partout. Ma température a baissé, un petit vent m'a rafraîchi, et je suis reparti.

À Montauroux, la dernière côte traversait une zone résidentielle ombragée. J'ai fait un nouveau stop à une cabane vendant boissons et glaces, juste au pied du Tailleron. Je me suis offert une belle glace et un Orangina, confiant pour cette ultime ascension. Je m'étais promis 2 petits arrêts. J'ai navigué de droite à gauche de la route, cherchant chaque confetti d'ombre disponible — il n'y en avait pas beaucoup. J'ai bu tout ce que je pouvais, mouillé mes vêtements au maximum, gardant en tête qu'une fontaine m'attendait au sommet.

La fontaine du Tailleron, enfin. J'ai rechargé une seule gourde pour les derniers kilomètres — inutile d'être trop lourd. Le courage m'a porté jusqu'au bout, les souvenirs se bousculant dans ma tête. La dernière section est passée vite, la chaleur je l'ai trouvée enfin devenue supportable. Au sommet, avant de plonger vers Mandelieu, j'ai envoyé un message sur WhatsApp comme je l'avais promis à Caro. J'ai aussi envoyé un message à Sandrine pour lui annoncer que je l'avais fait. Il me restait une dernière chose à faire.

J'ai appelé le PGO, pour les remercier. Les émotions étaient fortes. Je leur ai demandé s'ils connaissaient la différence entre un rêve et la réalité. Grâce à eux, ce type de course se déroule dans la sécurité — ce sont nos anges gardiens invisibles, mais tellement nécessaires. J'étais sur haut-parleur, mon appel diffusé à toute l'équipe. La différence entre les deux, leur ai-je dit, c'est une date. Grâce à eux, j'avais mis une date sur mon rêve, et cette date, c'était aujourd'hui. J'ai entendu leurs remerciements, et nous nous sommes donné rendez-vous en bas, à l'arrivée. Il fallait encore rester lucide : la descente était raide et tortueuse.

 

 

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L'arrivée

Mandelieu est apparue. Un feu rouge, je tourne à gauche. Un autre feu rouge. J'ai été tenté de le griller, mais une moto de gendarmerie m'a remis les pieds sur terre. J'ai attendu, sagement. Feu vert. J'ai contourné la base de vie, et j'ai enfin aperçu la ligne d'arrivée.

Dimanche 28 juin, 13h51min13s. J'ai franchi la ligne. Finisher.

C'était incroyable. J'ai reconnu Caro, tous les membres du PGO, qui m'applaudissaient. Sur le côté, Arnaud Manzanini m'attendait aussi. Des moments d'une intensité rare. Je me suis fait happer par les questions, les félicitations. J'étais sur un nuage. Beaucoup de photos, surtout avec les membres du PGO — cela m'a fait tellement plaisir. Puis Arnaud Manzanini m'a demandé de le suivre au frais. Caro s'occupait déjà de mon vélo. Le protocole sommeil attendrait.

À l'ombre du Palais des Congrès, Arnaud m'a tendu un micro, m'a demandé de répéter ce que j'avais dit au PGO. J'ai essayé de contenir mes émotions — un entretien gâché par les larmes n'aurait servi à rien. Tant pis, c'était moi, et j'étais ainsi.

J'ai commencé à redescendre doucement de mon nuage. J'ai passé le test du protocole sommeil, mangé le burger que Caro m'avait offert. Il fallait penser au retour, mais j'avais du mal à réaliser ce que je venais de faire. Loïc a appelé pour me féliciter. J'ai envoyé un message à Sandrine, sans réussir à penser à tout le monde, à remercier chacun comme il l'aurait mérité. Mon téléphone, lui, avait rendu l'âme — trop chauffé pour accepter de recharger. Je sais que j'ai oublié des gens dans mes remerciements. Je ne l'ai pas fait exprès.

Douche, puis départ avec Caro en direction d'Orléans.

La RAF 1000K de 2026 était terminée, et j'en étais finisher. Je l'avais fait.

Il y a 2 ans, j'étais en fauteuil roulant dans un centre de rééducation. Aujourd'hui, je suis finisher de l'une des courses d'ultra-distance les plus exigeantes qui soient. Est-ce que j'en referai d'autres ? Je ne sais pas encore. Je le verrai une fois reposé, une fois revenu les pieds sur terre.

Mais j'ai adoré cette aventure, physique autant qu'humaine. L'entraide, la chaleur des rencontres — Thierry et sa chaîne, la pharmacienne de Manosque, le concurrent de Maîche, les ouvriers au tuyau d'eau, l'inconnu en camionnette, le PGO veillant sur chacun de mes appels, Caro, Sandrine — tout cela m'a marqué plus profondément encore que les kilomètres eux-mêmes.

Une pensée toute particulière pour Loïc. Sa présence au sommet du Tailleron, ses gourdes remplies d'eau fraîche avant qu'il ne reprenne sa propre route vers Bordeaux, ce n'était que la partie visible de quelque chose de bien plus grand. Loïc m'accompagne depuis près de deux ans maintenant, depuis ma sortie du centre de rééducation, quand j'étais encore en fauteuil roulant et que l'idée même de remonter sur un vélo semblait lointaine. Tout ce chemin, entraînement après entraînement, doute après doute, c'est avec lui que je l'ai construit. Cette ligne d'arrivée à Mandelieu, ce n'est pas seulement le résultat de quatre jours de course — c'est l'aboutissement de deux années de préparation à ses côtés.

Une pensée particulière également pour Manon, qui m'a aidé à me préparer mentalement à affronter cette épreuve bien avant le départ, et qui m'a envoyé des messages réguliers tout au long de la course. Grâce à ce travail fait en amont, j'ai toujours su que je finirais. J'ai été fatigué, j'ai eu des doutes sur le rythme, sur le temps, sur mon corps — mais jamais je n'ai douté d'y arriver.

Merci à tous.

 

 

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